Comme j'ai des problèmes d'appareil photo actuellement, je vous fais profiter

d'un joli texte du grand Sacha Guitry ...

Pour ma part, j'adore !!!

"Sacha ayant refusé de faire les cent lignes auxquelles il avait été condamné, fut mis à la porte du Lycée de Janson de Sailly ... Quarante plus tard, il prononçait à l'occasion du cinquantenaire du lycée, ce spirituel impromptu ..."

Pour le plaisir, les 100 lignes de Sacha Guitry:

Messieurs, je suis touché, très touché mais confus,
plus confus que jamais encore je ne le fus.
Ô certes, je vous remercie d’avoir voulu m’admettre aujourd’hui parmi vous,
mais cependant je vous avoue que je ne me sens pas très à ma place ici.

Il faut être sincère, quand on m’a dit "Venez à Janson-de-Sailly
pour fêter son anniversaire", eh bien! Messieurs j’ai tressailli.
Venir à Janson-de-Sailly me joindre aux gloires de l’école
et prendre la parole,
il m’a paru vraiment que c’était bien osé,
bien téméraire et j’ai failli me récuser.

On insista, je suis venu, mais en tremblant,
car enfin pour moi c’est troublant de me trouver ici, veuillez en convenir.
Est-ce pour me punir ou pour me rajeunir, qu’on m’a si gentiment demandé de venir ?
Non, ce n’est pas pour me punir
et tout à coup je crois deviner la raison qui vous fait m’accueillir
et qui m’autorise à m’asseoir
parmi ceux dont cette maison peut aujourd’hui s’enorgueillir,
il vous fallait un repoussoir
et vous ne pouviez pas en trouver un meilleur,
je suis le paresseux parmi les travailleurs,
je suis la couleuvre, le loir, parmi les abeilles et les fourmis,
je suis l’oison parmi les aigles,
enfin chez vous, Messieurs, je suis l’exception qui confirme la règle.

Donc, je vous en conjure, admettez mon émoi
et bien que ces regards qui sont posés sur moi
me semblent indulgents, en vérité, Messieurs, je tressaille en songeant
que l’un de vous pourrait peut-être s’aviser de m’interrompre en me disant
"Savez-vous enfin les sous-préfectures du département de la Côte-d’Or ?"
Or voyez d’ici ma torture, obligé d’avouer "Non, Monsieur, pas encore..."

Mais poursuivons notre discours,
je n’ai passé dans ce lycée qu’un temps très court,
huit ou dix jours. J’étais pressé,
j’en avais encore onze à faire, vous pensez...
oui, onze encore,
j’en ai fait douze en treize années, convenez que c’est un record...

A ce propos, Messieurs, je veux vous signaler l’injustice du sort,
le lycéen parfait, celui-là qui n’a fait qu’un seul collège dans sa vie,
on le convie au banquet des anciens élèves du lycée,
évidemment où sa jeunesse s’est passée.

Mais, ça ne lui fait jamais qu’un seul repas par an,
un seul hélas, puisqu’il n’a fait qu’un seul lycée,
tandis que moi, que de partout l’on a chassé,
exemple déplorable et terreur des parents,
moi, j’ai douze repas par an qui me sont assurés.

Mais, j’abrège, n’ayez aucune inquiétude,
dès lors que vous connaissez, Messieurs, mes habitudes.
Je ne reste jamais longtemps dans un lycée.
Cette fois-ci vous n’aurez pas à m’en chasser.

J’y suis resté huit jours, il y a quarante ans :
encore une minute et je vais être loin. Vous le voyez, je reste ici de moins en moins longtemps.

Celui qui m’a chassé, mon Dieu ! je le revois,
j’entends sa voix
comme si c’était hier,
il rappelle un peu Monsieur Thiers,
il est debout, très irrité, il s’énerve, s’emporte
et me montre la porte
en me disant : "Sortez ! vous aviez à faire cent lignes,
vous n’avez pas voulu les faire, c’est indigne
et vous ne rentrerez ici, vous m’entendez,
que lorsque vous aurez fait vos cent lignes, sortez !"

Eh bien ! Messieurs, je les ai faites, il disait vrai ce bon vieillard
et puisque de Janson vous célébrez la fête et m’en ouvrez les portes,
mes cent lignes les voici donc, je les apporte
avec quarante ans de retard.

Sacha Guitry

Si ce n'est pas du génie !

Remettre 40 ans plus tard, 100 lignes mais avec ce talent là ...

chapeau, Maître !!!